23 février, 2008

L’Afrique suicidaire

Classé dans : Non classé — cabinda @ 17:45

Les Africains savent-ils toujours faire le choix devant ce qui leur vient d’ailleurs, ou sont-ils des consommateurs passifs de tout ce que leur offre le monde des médias, notamment la violence, le consumérisme, la corruption des mœurs? Comment concilient-ils leur enracinement dans la tradition africaine et leur regard projeté dans le futur? Un tel regard requiert à la fois l’enracinement dans l’héritage culturel africain, mais aussi la capacité critique et inventive d’intégrer des apports culturels nouveaux permettant à la culture de progresser. Ne perdons pas de vue que le passé des civilisations n’est que l’histoire d’emprunts continuels qu’elles se sont faites les unes aux autres, au cours des siècles, sans perdre pour autant leurs particularismes ni leurs originalités. Une telle capacité d’intégration et de créativité nécessite un esprit ouvert et critique. La question fondamentale est dès lors celle de savoir comment conserver l’enracinement dans la communauté tout en promouvant l’autonomie nécessaire à la personne pour son affirmation comme acteur politique, économique et social? Telle est la grande question que pose l’évolution souhaitée de la culture africaine.

21. Cette autonomie de la personne est décisive même dans la promotion d’une culture de l’écriture. L’écriture est, par définition, un acte individuel, au même titre que la lecture, qui promeut l’autonomie de la personne et de sa sphère relationnelle. Comment promouvoir une culture de l’écriture et en systématiser l’utilisation, sans perdre l’enracinement africain dans l’oralité? L’on ne peut en effet négliger le fait que si le tribalisme perdure dans le continent, c’est également à cause de l’analphabétisme et de la négation de l’individu en tant qu’acteur: mis dans une situation de précarité, il est amené à compter exclusivement sur la solidarité tribale. Comment concilier le sens fort de la famille avec une juste promotion de la personne? Comment concilier écriture et oralité dans le progrès des cultures africaines? Il n’y a pas de projet social possible sans une assise culturelle solide.

22. Dans certains pays, on assiste encore aujourd’hui à une discrimination sexuelle qui frappe les femmes. Elles se voient alors privées de certains droits qui, pourtant, sont dévolus à toute personne humaine. Dans certaines sociétés, on en arrive à traiter les femmes comme des esclaves, portant ainsi atteinte non seulement à leur dignité, mais aussi au meilleur patrimoine de la tradition africaine qui voit dans la femme, le symbole par excellence de la vie, don précieux. On doit condamner toute forme de violence infligée aux femmes. Dans cette perspective, on ne peut que s’indigner que dans certains milieux les petites filles, dès leur âge le plus tendre, sont marginalisées ou considérées comme de moindre valeur.Elles sont en certains lieux mutilées dans leur corps ou réduites tout simplement en esclavage. Par là, on porte gravement atteinte à leur dignité et à toute la Famille de Dieu.

Voir article : Mooladé, le procès de l’excision

L'Afrique suicidaire Molaade

Nous ne pouvons pas non plus oublier des injustices graves commises à l’égard des anciens, des orphelins, des malades, des personnes à mobilité réduite, qui de plus en plus sont abandonnés par les familles et les communautés. Cela est une injustice grave dans une Afrique où la personne est par la relation et non pas en fonction de ce qu’elle a ou peut faire. C’est là une trahison et une injustice à l’égard de l’héritage commun. Dans toutes ces situations, les moyens de communications jouent un rôle très particulier et d’une importance capitale. Il s’avère toujours plus urgent d’insister sur le fait qu’ils doivent respecter le meilleur des traditions des ancêtres. Les moyens de communication sociale doivent être au service de la vie, de l’édification de la personne dans ses aspirations les plus profondes et de la culture des valeurs.

23. Aussi pour de nombreuses personnes, la fuite hors du pays d’origine semble représenter l’unique issue, d’où le grand nombre de réfugiés et immigrés africains, qui se comptent par millions sur tout le continent et en dehors du continent.

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Les phénomènes des réfugiés, des immigrés ainsi que celui de l’exode rural, s’accompagnent d’une tendance à rejeter la culture et les valeurs ancestrales. D’où la nécessité d’insister à nouveau sur l’appel du Pape Jean-Paul II aux jeunes: «chers jeunes, le Synode vous demande de prendre en charge la culture de votre peuple et de travailler à sa redynamisation, fidèles à votre héritage culturel, en perfectionnant votre esprit scientifique et technique et surtout en rendant témoignage de votre foi chrétienne».Il n’y a pas de progrès économique et technique, sans enracinement culturel. La réflexion sur la réconciliation, la justice et la paix ne saurait donc pas faire fi de la composante culturelle et religieuse.

III. Les religions au service de la réconciliation, de la paix et de la justice en Afrique

24. Dans cette perspective, l’on ne peut passer sous silence les chances et les difficultés que présente le dialogue avec certaines communautés musulmanes et avec les adeptes de la Religion Traditionnelle Africaine ouverts à une collaboration en vue de l’avènement de la réconciliation, de la justice et de la paix. Il est évident qu’il n’y aura pas de paix sans la collaboration entre les adeptes des diverses religions.

1. La Religion Traditionnelle Africaine

25. Bien souvent, la Religion Traditionnelle Africaine constitue pour les chrétiens et les musulmans africains l’humus socio-culturel à partir duquel ils peuvent s’entendre. En effet, la «Religion Traditionnelle Africaine constitue le contexte religieux et culturel d’où viennent la plupart des chrétiens en Afrique et dans lequel ils vivent encore».En tant que religion qui embrasse la totalité de la vie, elle est souvent la source d’inspiration fondamentale pour comprendre et traduire en action ce que sont la réconciliation, la paix et la justice. Et en tant que telle, elle est bien souvent pour les chrétiens et les musulmans, dans leur quête d’entente et de collaboration, une vraie passerelle.

26. Dans la tradition religieuse et culturelle africaine, la réconciliation est souvent comprise comme pacification et renvoie à une harmonie vitale existentielle. Elle se manifeste dans l’état intérieur et extérieur dans lequel on se trouve. C’est le manque de dureté ou de rudesse, c’est aussi une bonté bienfaisante et active, qui soigne et veille au bien-être de l’autre.

De même, qu’une certaine forme de justice sociale ait été une préoccupation des sociétés traditionnelles africaines, cela est hors de doute. Elle est souvent considérée comme une harmonieuse disposition dans la possession, la protection, la répartition des biens qui maintiennent en vie. Les biens ne sont biens que dans la mesure où ils servent à l’épanouissement de la vie de la communauté. On ne saurait toutefois perdre de vue que certaines pratiques, telles que le rite contre les sortilèges, peuvent produire aujourd’hui des effets contraires et accentuer la haine et les divisions dans la société. D’où la nécessité d’une réflexion approfondie pour distinguer tout ce qui, dans la Religion Tradition Africaine, promeut la paix, la justice et la réconciliation, de ce qui est contre ces valeurs. Dans ce domaine, comme dans celui du dialogue avec l’Islam, il y a un besoin certain d’une réflexion commune qui sous-tende l’action pastorale.

.2. L’Islam

27. Nous considérons ici l’Islam en le situant par rapport au thème du prochain Synode: la réconciliation, la justice et la paix. L’Islam est à comprendre dans son dynamisme actuel, qui a des aspects qui ne sont pas toujours rassurant comme celui de l’intolérance religieuse. En outre, son impact politique est tellement diversifié qu’il rend difficile l’établissement, de manière univoque, de modalités concrètes pour le dialogue, pourtant indispensable. Par conséquent, il est nécessaire d’opérer des distinctions entre sa dimension politique et sa dimension religieuse et, à l’intérieur de celle-ci, entre l’Islam et les musulmans, de manière à privilégier le dialogue de vie.

Sous cet aspect, l’Islam est souvent un partenaire important et difficile.Important, parce qu’ensemble avec les musulmans, les chrétiens peuvent élaborer des stratégies pour une collaboration fructueuse et paisible dans tous les domaines ayant trait à la réconciliation, à la justice et à la paix, à la promotion d’un bon gouvernement dans la société et à trouver une position commune sur les valeurs touchant le caractère général d’un peuple. Le dévouement désintéressé des personnes consacrées et le témoignage religieux de leurs vies sont souvent grandement appréciés dans les milieux musulmans. En de nombreux pays, chrétiens et musulmans ont créé des associations pour le dialogue, la promotion de la paix et de la justice. En certains endroits, il existe même des jours communs de jeûne et de prière entre chrétiens et musulmans.

Les expériences positives dans les relations avec les musulmans en certaines régions d’Afrique démontrent que l’on peut continuer à espérer et prier pour que de telles collaborations se multiplient et deviennent encore plus efficaces. L’on ne saurait oublier toutefois qu’une telle entreprise exige des structures efficaces et compétentes de collaboration. Force est de reconnaître que bien souvent, certains groupes de musulmans sont des partenaires difficiles faisant obstacle à la pratique commune de ces valeurs.

28. Dans cette perspective demeure encore actuel le vœu du Pape Jean-Paul II: «Je souhaite vivement que si les fidèles musulmans trouvent justement aujourd’hui dans les pays de tradition chrétienne les facilités essentielles pour satisfaire les exigences de leur religion, les chrétiens puissent de même bénéficier d’un traitement comparable dans tous les pays de tradition islamique. La liberté religieuse ne saurait être limitée à une simple tolérance. Elle est une réalité civile et sociale, assortie de droits précis permettant aux croyants et à leurs communautés de témoigner sans crainte de leur foi en Dieu et d’en vivre toutes les exigences».Le respect du principe de réciprocité est une condition nécessaire pour tout progrès dans la réconciliation, la justice et la paix.

3. La collaboration avec les autres chrétiens

29. Dans l’engagement pour la réconciliation, la justice et la paix, les chrétiens ne peuvent pas ignorer la prière de leur Seigneur et Maître de la vie: «afin que tous soient un. […] afin que le monde croie que tu m’as envoyé» (Jn 17, 21). Le fond culturel africain commun, enrichi de la Parole de Vie, est un grand acquis pour pouvoir chercher ensemble des voies et des moyens pour rendre notre témoignage évangélique toujours plus crédible. Chaque chrétien est appelé à promouvoir toute initiative qui favorise l’unité.

Les efforts pour trouver des règles communes de traduction de la Bible en langues vernaculaires, la lutte commune pour l’avènement de la paix, de la démocratie et le respect des Droits de l’Homme ainsi que l’engagement commun dans les divers processus de réconciliation, ont beaucoup contribué à supprimer les préjugés des uns contre les autres. Il faut dire toutefois qu’aucune motivation humaine ne suffira pour venir à bout des divisions et retrouver l’unité de l’Église. Celle-ci exige un renouveau spirituel pour comprendre ce qu’est la vraie unité de l’Église. Ainsi, les moments de prière en commun, comme celui de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, revêtent une grande importance. en tant que membres de l’Église catholique, nous ne pouvons qu’être convaincus que c’est en elle que se réalise l’Église dans sa structure fondamentale et nous continuons à prier afin que le Seigneur suscite partout la foi, de telle manière qu’elle aboutisse à former une seule Église dans le Christ.

La Deuxième Assemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques sera, espérons-le, une occasion providentielle pour présenter un tableau d’ensemble de la situation africaine, des stratégies et des objectifs à assigner afin que l’Église dans le continent puisse efficacement continuer à promouvoir le Royaume de Dieu qui est réconciliation, justice, paix et amour. Dans ce contexte, le fond culturel religieux africain peut être un allié pour un dialogue avec les autres chrétiens et les autres religions en vue d’une évangélisation en profondeur et de la promotion humaine, lesquelles ne peuvent advenir que dans un enracinement profond en Celui qui est le motif de notre espérance en une renaissance de l’Afrique. Voilà pourquoi résonne en conclusion de ce chapitre la question fondamentale: où faut-il aller pour trouver les forces et les énergies pour une telle renaissance?

.IV. La perspective: Quo vadis, Africa?

30. Quel sera le support aux bouleversements comportementaux qui doivent s’opérer pour que le destin de l’Afrique change, pour qu’advienne la réconciliation au milieu de tant de haines et de divisions, pour que règnent finalement la paix et la justice dans cette Afrique? Dans quel champ doit en priorité s’exercer l’imagination pour baliser les routes du futur? Comment annoncer l’Évangile dans une Afrique marquée de haines, de guerres et d’injustices? Comment faire face aux excès de la mondialisation? Bref, comment rester fidèle au mandat du Seigneur et offrir la contribution ecclésiale à la promotion de la réconciliation, de la paix et de la justice? Face à ces défis, l’Église-Famille de Dieu en Afrique n’a d’autre réponse que celle de Simon Pierre: «Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle» (Jn 6, 68). Toutes ces questions nous invitent donc à repartir du Christ, plénitude de vie, notre réconciliateur, notre paix et notre justice. Le Christ est notre «espérance» (cf. 1 Tm 1, 1); il est notre «paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, supprimant en sa chair la haine» (Ep 2, 14). C’est toute l’Église qui est invitée à s’interroger sur ces vérités de notre foi, sur leur signification et surtout sur leurs conséquences pour sa mission: l’annonce de l’Évangile qu’est Jésus-Christ, source de notre plénitude de vie.

31. Sans se laisser séduire par la perspective naïve qu’il pourrait exister pour toutes ces questions une solution facile, l’Église-Famille de Dieu en Afrique confesse que la solution est une Personne: Jésus-Christ! Voilà pourquoi elle invite de nouveau à persévérer dans l’espérance en Lui, l’unique capable de nous redonner la dignité et la vraie liberté. En recentrant sa pensée et son action sur le Christ, en le faisant connaître et aimer, en introduisant à l’imitation du Christ par une expérience de rencontre personnelle et communautaire avec lui, l’Église-Famille de Dieu en Afrique veut rayonner de la vie trinitaire et transformer avec le Christ, par lui, en lui et pour lui, l’histoire et les sociétés africaines. C’est dans la rencontre avec le Dieu vivant qui se donne en Jésus le Christ que l’Afrique trouvera la plénitude de vie à laquelle elle aspire. C’est dans et par cette expérience de rencontre avec Lui que notre foi devient inébranlable, comme celle de Moïse: «Il était inébranlable dans sa foi comme s’il avait vu l’Invisible» (He 11, 27). Une telle foi «traverse tous les obstacles pour aller se reposer au sein de l’Amour infini, qui ne peut faire qu’œuvre d’amour».Tels sont l’amour, la foi et l’espérance en Jésus-Christ que la Deuxième Assemblée Spéciale veut raviver dans la pensée et l’agir des fils et des filles de l’Église en Afrique.
Jean Paul Ngoupande

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